Personne ne regarde le geste

Tout le monde parle de la couleur. C'est la chose la moins intéressante de ce bâtiment.
Je suis entré au Musée Van Gogh avec la question que le Rijksmuseum m'avait laissée la veille : comment rendre à la fois l'exactitude et l'instant. J'ai eu la réponse en trois salles. Elle n'a rien à voir avec le jaune.
C'est le geste. Pas la teinte, la direction.
Regardez le cœur d'un tournesol de près. Il n'est pas peint, il est planté. Ce sont des centaines de touches courtes et dressées, qui suivent le sens des graines. La fleur ressemble à une fleur, non pas parce que la couleur est juste, mais parce que la matière pousse dans le bon sens. À côté, les pétales sont faits de traits longs et lâches, presque secs. La main a deux vitesses sur la même fleur.
Dans les blés, c'est encore plus clair. Les gerbes ne sont pas dessinées puis remplies. Chaque épi est un coup de pinceau, courbe et chargé de peinture. Toute la moisson est faite du même mouvement, répété deux mille fois. Le champ ondule parce que la main a ondulé. Le moissonneur, au milieu, est peint à plat : quelques zones de bleu et de vert, entourées de noir. Le seul endroit immobile du tableau, c'est là où se trouve l'homme.



Sur certaines toiles, la peinture ne touche même plus le tissu en dessous. Elle forme des bourrelets et des crêtes. Ces crêtes accrochent la lumière du musée et font leur propre ombre. Le tableau a un relief, comme un terrain. On ne peut pas le reproduire. Une photo du tableau perd justement ce qui fait le tableau.

Et puis il y a les dessins. Eux règlent la question.
Trois feuilles au fusain, sans aucune couleur. Une chaumière, deux paysans, un chemin. Le toit est fait de zigzags. Les arbres sont des boucles empilées comme des flammes. Le chemin est fait de tirets qui filent vers le fond, l'herbe de virgules. Aucune ligne droite nulle part. Dans la réalité, un toit de chaume est droit. Il l'a dessiné courbe.

Ce n'est pas de la maladresse. C'est une décision. Tout doit bouger, même ce qui ne bouge pas. La couleur est absente, et le mouvement est là quand même. Donc le mouvement n'a jamais été dans la couleur.


Voilà ce qui me travaille depuis, en tant que photographe.
Nous, photographes, n'avons pas de geste. Notre trace est faite par un objectif et un obturateur. Elle est la même d'un bout à l'autre de l'image. Pas de touche courte ici et longue là, pas d'empâtement (de peinture posée en couche épaisse), pas de main qui ralentit sur un visage et accélère dans un champ. Un fichier photo est plat, par nature.
Alors, chez nous, qu'est-ce qui joue le rôle du coup de pinceau ? Il y a trois candidats, et aucun n'est la couleur. La vitesse d'obturation : elle décide de ce qui reste net et de ce qui devient flou. La focale, c'est-à-dire l'objectif plus ou moins long : elle décide de ce qui est tassé l'un sur l'autre et de ce qui est séparé. Et l'endroit où l'on se tient, qui décide de tout le reste.
C'est peu. Trois décisions contre deux mille coups de pinceau. Mais ce sont les seules que nous ayons. Et je passe beaucoup trop de temps sur des choses qui n'en font pas partie.
Alors, la question que je rapporte de cette salle : quand quelqu'un regarde une de mes images de très près, qu'est-ce qu'il voit qui vienne de moi ?

